Co-auteur de « Discriminer pour mieux régner. Enquête sur la diversité dans les partis politiques », le sociologue El Yamine Soum livre son analyse sur les élections européennes et le rôle de l’Europe dans la lutte contre les discriminations. Entretien.

Vous avez publié votre enquête il y a un an. Depuis, la situation a-t-elle évolué ? 

Les choses se sont un peu calmées : sur les scrutins locaux comme pour les législatives et les municipales, la question de la diversité était beaucoup plus importante. Mais là, dans la campagne européenne, on voit que ce débat est totalement absent.

Pour quelles raisons ? 
D’abord du fait du manque d’intérêt ou de la défiance des Français pour les enjeux européens. L’impression que c’est un peu loin des questions du quotidien… On a vu ça notamment à travers le taux d’abstention. Ensuite, à cause du pragmatisme des politiciens : dans une ville où la population est très diverse, le politique a intérêt à afficher des listes colorées pour essayer de gagner des voix, ou négocier avec les communautés. Ce qui n’est pas le cas dans les européennes : là on envoie directement les députés au Parlement européen, il n’y pas du tout la même notion de territoire.

Une évolution depuis les dernières européennes ? 
Oui, quantitativement, il y a un petit peu plus de candidats dits « de la diversité ». Il y a une « banalisation » d’un certain nombre de figures : Harlem Désir, Rachida Dati… Donc, au final, on observe quand même une « colorisation » des listes. Mais comme les européennes restent un enjeu un peu lointain, on ne voit pas les mêmes avancées qu’à l’échelon local.

La diversité et la lutte contre les discriminations font-elle l’objet de vraies propositions politiques ? 
Non. La campagne a du mal à démarrer sur plein de sujets ! Avec la crise, ces questions-là sont un peu mises de coté. Mais ce qui est intéressant, c’est le rôle de l’Europe dans un certain nombre de débats : sur le droit des minorités, l’engagement, etc. Ce n’est pas la France qui a porté ces questions au Parlement européen, mais l’inverse. Aujourd’hui, l’application des directives européennes a fait avancer les choses sur le terrain de la lutte contre les discriminations : la loi de 2001 (sur la lutte contre les discriminations directes et indirectes), la création de la Halde…

Campagne européenne de sensibilisation aux discriminations
Campagne européenne de sensibilisation aux discriminations au travail

L’Europe peut-elle faire bouger les choses concernant la discrimination dans les partis politiques ? 
En France, c’est aux partis politiques de décider qui va être candidat ou pas ; l’Europe ne peut pas intervenir. En revanche, elle peut jouer le rôle de législateur : par le droit européen, par un certain nombre de débats qui peuvent être portés par le Parlement puis diffusés par les députés européens. Concrètement, c’est un tas d’avancées juridiques. Et l’Europe nous apporte toujours une perspective comparée : elle nous permet de regarder un peu plus ce que font nos voisins.

La discrimination dans les partis, un mal français ? 
Non, ce n’est pas propre à la France. L’exception française, c’est surtout un certain placisme (tu restes à ta place, moi à la mienne) des élites françaises. Il y a aussi un vieillissement des élites, chose qu’on constate beaucoup moins dans d’autres pays. La tradition française fait que les notables locaux vont perdurer dans un mandat presque toute leur vie. Et ça, c’est différent de ce qui peut se produire dans le reste de l’Europe, même si les pays latins sont un peu plus dans ce schéma que les pays anglo-saxons.

L’avenir ? 
On pourrait être optimiste, même si je pense que la démographie ne change pas tout. Les gens se disent que finalement, plus on aura des gens étiquetés « de la diversité », plus il y en aura dans les listes. Je pense que c’est plutôt un combat. Et puis, comme le nombre de sièges est limité, beaucoup de militants issus de la diversité entrent en concurrence entre eux. Ça c’est le premier piège, qui recule l’assertion d’un certain nombre d’élus en politique. Autre question fondamentale : existe-t-il une volonté de limiter les mandats dans le temps ou le cumul des mandats ? Ça permettrait de redynamiser la vie politique, de favoriser un certain nombre de mobilités. Un combat à mener…

Non cumul des mandats, une solution pour une meilleure représentativité?
Cela favoriserait largement le renouvellement politique. Mais derrière le cumul, il y a aussi la question du statut, de la formation et de la reconversion des élus. Le problème en France, c’est qu’il n’y a pas de vrai statut d’élu. Ils ne sont pas considérés comme salariés, ils perçoivent des indemnités, ce qui favorise aussi le placisme. Alors que certains pourraient apporter leurs compétences et leur expérience dans d’autres domaines, dans des partenariats public-privé par exemple, ce que font les Américains. 

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