Trop compliqué de se parler, de se comprendre : une partie de la communauté juive se replie sur elle-même. Mais certains refusent de se laisser aller à la facilité de l’« entre-soi ». Reportage.

Paris, quartier de Belleville. Dans la rue du même nom, comme sur le boulevard de la Villette, les boutiques asiatiques ont remplacé les commerces maghrébins. Des devantures rouges et dorées, derrières lesquelles on aperçoit quelques tables de restaurant. Des bazars, aussi, et un tas de boutiques où l’on vend habits, bijoux et babioles à des prix défiant toute concurrence. Les supermarchés chinois ne désemplissent pas : à la caisse, une majorité d’Asiatiques, mais aussi des Africains et quelques Maghrébins.

Jusqu’à Ménilmontant, pâtisseries orientales, agences de voyages, épiceries et libraires arabo-musulmanes animent le quartier. Près du métro de « Babelville », là où des dizaines de dialectes différents se mêlent, le kebab et la boucherie casher sont voisins. Les commerces juifs, toutefois, s’y font rares, les boutiques ont été laissées à l’abandon. Seule la petite synagogue décrépie (photo) brasse encore un peu d’activité, « protégée » par des barrières et une caméra de surveillance. 

Christian habite à quelques rues, un peu plus haut, dans un immeuble. Il y a deux ans, le digicode de l’entrée a été changé. « Officiellement pour des raisons de sécurité, explique-t-il, mais on a appris par une personne du syndic que des voisins, juifs orthodoxes, en avait fait la demande. » Les jours de shabbat, interdit de toucher à l’électricité lorsqu’on est pratiquant.

Aurelia
Belleville, Paris.

D’après Christian, « les orthodoxes et les tenants du tout-sécuritaire se sont mis d’accord pour imposer une installation inutile, et coûteuse ». En a-t-il discuté avec les intéressés ? « Non, on ne se parle jamais. » Le manque de dialogue est patent. « Les juifs du quartier restent entre eux, observe-t-il. Les jeunes ne se mélangent pas avec les autres, et à l’école, on rencontre peu de parents juifs, car beaucoup scolarisent leurs enfants dans des établissements confessionnels. »

Aujourd’hui, un peu plus de 33 000 élèves sont scolarisés à Paris dans des écoles juives. Mme Smadja, 52 ans, médecin, y a inscrit ses trois enfants. « On a essayé l’école publique, se rappelle-t-elle, mais ça ne nous permettait pas de respecter nos choix culturels, comme se retrouver en famille le vendredi soir et le samedi. Les établissements publics sont très connotés chrétiens, pas vraiment laïcs. » « Les gens mettent leurs enfants dans des écoles juives par confort culturel, explique Yanis, 33 ans, animateur et lui-même juif, parce qu’on y parle le même langage. »

Mélanie, une étudiante juive de 22 ans, est passée par la case ZEP (Zone d’éducation prioritaire). Quatre ans durant lesquels elle a connu « une diversité de visages et de cultures ». Au moment des inscriptions, elle aurait pu choisir un collège privé. « Mais pour moi, c’était trop, raconte-t-elle. Même si tu n’y vas pas dans l’optique de ne fréquenter que des juifs, ça réduit ta vision des choses. »

Pas toujours simple, de s’intégrer à l’école de la République. « Je m’en suis pris plein la tête, des réflexions assez dures », se souvient-elle. Les non-juifs ? « En général, ils ne nous aiment pas, estime Yanis.On est mal vu, alors on vit à part. Ce n’est pas la peur qui crée le repli, mais l’incompréhension des autres. C’est difficile d’expliquer sa religion, du coup les gens abandonnent. »

Même dans sa propre famille, Mélanie a dû se justifier un nombre incalculable de fois sur ses pratiques religieuses. « D’un côté, j’ai des grands-parents qui ne sont pas juifs. J’ai arrêté de manger du porc à six ans, et jusqu’à mes dix-neuf ans, à chaque fois que je les voyais, ils me posaient systématiquement les mêmes questions, qui amenaient les mêmes réponses : qu’est-ce que ça veut dire, casher ? Pourquoi tu manges pas de porc ? Ça devient vite lourd »!

Chacun chez soi pour avoir la paix ? Ne plus donner à l’autre l’occasion de croiser la différence ? « On a envie de se mélanger, regrette Yanis.Mais si les gens ne changent pas de mentalité, les juifs continueront de se replier. » « Certains choisissent la facilité et renoncent à se mêler aux non juifs, pour fuir les amalgames faits avec ce qui se passe en Israël, ajoute Mélanie, mais pas tous sont comme ça. »

Quant à Mme Smadja, elle n’est pas vraiment convaincue de la réalité de ce « repli identitaire » : « Ça ne concerne qu’une toute petite frange de la communauté. Moi, ça ne me parle pas. Je suis plutôt en quête d’échanges, j’ai toujours poussé mes enfants à s’ouvrir. Les médias doivent faire attention à ne pas monter les communautés les unes contre les autres. »

Aurélia Blanc

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