Le 20e arrondissement compte aujourd’hui cinq Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne (Amap). Une nouvelle forme de commerce, qui rencontre un vif succès…et voit naître certaines dérives.


Mercredi 13 janvier, 17h30. Une fourgonnette décharge sa livraison 56, rue Saint-Blaise. Carottes, pommes de terre, mâche… en provenance directe de la Picardie. Fruits et légumes seront distribués le soir même aux adhérents des Paniers Saint-Blaise. Depuis deux ans, une cinquantaine de riverains désireux de manger local se sont rassemblés au sein d’une Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne (Amap).

 
Les Amap, avenir de l'agriculture durable?

Le principe ? « Des gens du quartier se regroupent et cherchent un producteur, explique Jean-Laurent, un amapien des Paniers Saint-Blaise. Une fois qu’ils l’ont trouvé, ils établissent un contrat de trois ou six mois avec lui. Chaque semaine, il vient leur livrer un panier de fruits et légumes. » Garantie financière pour le maraîcher, l’abonnement lui permet ainsi de cultiver de façon plus durable.

Autogestion

Arrivé en France en 2001, ce système alternatif rencontre un vif succès. « Depuis trois ans, le nombre d’Amap explose dans les grandes agglomérations », confirme Jean-Laurent. La France en compte aujourd’hui près d’un millier, dont 134 en Ile-de France. D’autres sont en cours de création, comme l’Amap des Hauts de Belleville dans le 20e, qui devrait distribuer ses premiers paniers à partir d’avril 2010 au café le Pix, 49 rue de Pixérécourt.

Nordine, 46 ans, a intégré les Paniers Saint-Blaise en octobre 2009. «Autour de moi, je voyais les gens acheter des produits de la ferme, donc je suis venu ici. Mais si vous voulez vous inscrire, prévient-il, vous avez intérêt à y aller tôt, car les places sont limitées ! ». Les Amap voient leur liste d’attente s’allonger à vue d’œil, et ne peuvent répondre à toutes les demandes. « Entre le désir de s’ouvrir au plus grand nombre et la volonté de rester à taille humaine, il y a un équilibre difficile à trouver », analyse Jean-Laurent.

Associations ou groupements informels, ces structures au statut plus ou moins défini fonctionnent « en autogestion, grâce aux bénévoles. Du coup, plus il y a de gens plus ça devient compliqué », regrette l’amapien de Saint-Blaise. Parfois, c’est l’implosion…

Dérives

Avril 2009, l’Amap de la Bellevilloise publie un communiqué pour annoncer la séparation avec son producteur, Loïc Boulanger. « Problèmes de transparence et de confiance » sur les méthodes de production et la certification biologique, « désaccord » sur le projet : l’association ne souhaite plus collaborer avec le maraîcher qui « fournit plus d’un tiers des Amap parisiennes ».

Mais le producteur, qui travaille toujours avec les Paniers Saint-Blaise, n’a pas vraiment la même version des faits : « C’est moi qui ai refusé de continuer à travailler avec eux. L’Amap distribuait une quarantaine de paniers, et une centaine de personne étaient sur liste d’attente. Tout était régenté, c’était devenu un truc de fous ! Je ne m’y retrouvais plus, certains amapiens non plus. Il n’y pas lieu de polémiquer ». Résultat : la structure se dissout, et renaît quelques mois plus tard sous le nom de Ménil’sème, après avoir trouvé un nouveau producteur.

« Difficile de trouver un maraîcher quand tu crées une Amap. L’objectif, c’est de travailler avec des producteurs qui ne sont pas trop loin. Et à moins d’une heure trente de Paris, il n’y en pas des masses », souligne Jean-Laurent. « En Ile-de-France, la pression du foncier est si importante que ceux qui veulent se lancer dans l’agriculture ne trouvent pas de terrains, explique l’agriculteur Loïc Boulanger. Le problème, c’est que tout le monde veut monter une Amap… mais il n’y a pas de producteurs !».

La demande est telle, qu’on assiste parfois à de vraies dérives. « Certains maraîchers investissent énormément et se retrouvent dans l’impasse. Pour s’en sortir, ils augmentent le prix du panier, raconte Loïc Boulanger, c’est trop facile. »

« Le concept plaît beaucoup aux bobos, qui ont du pouvoir d’achat, ajoute Jean-Laurent. Ça attire des gens qui ne se soucient ni de l’aspect durable, ni du lien entre l’agriculteur et le citadin, et qui veulent juste gagner beaucoup d’argent. »

Comment être sûr que les légumes proposés sont issus d’une agriculture durable, voire bio dans certaines associations ? « Ca repose forcément sur une relation de confiance entre le producteur et les consommateurs, précise Jean-Laurent. Si le maraîcher dit qu’il fait du bio, il faut le croire… sans être aveugle non plus ! ».

Primordiales, les visites chez le producteur participent de la crédibilité des Amap. « Contrairement aux magasins, souligne Nordine, ici on est sûrs que les produits sont sains parce qu’on a été visité la ferme, on a rencontré les maraîchers et on a mangé avec eux ».
« Les Amap ne doivent pas être récupérées »

Démarche écologique, qualité, lien social : les Amap séduisent de plus en plus. « Les comités d’entreprises comment à s’y intéresser. Le centre social d’Ivry s’en sert également pour apprendre aux femmes de différentes communautés à cuisiner sain et économique », raconte Loïc Boulanger.

[Amap+Paniers+Saint-Blaise+Distribution.JPG]Sur Internet aussi, on voit fleurir des sites proposant des livraisons de paniers bio, où l’on peut choisir à la carte ses produits… et se faire livrer des mangues d’Amérique du Sud en plein hiver ! Bio, mais pas écolo.

« L’histoire de l’Amap, c’est super beau, estime Loïc Boulanger. Mais il faut que ça reste entre les mains des citoyens, ça ne doit pas être récupéré. Surtout pas par les politiques. » Et pourtant, certains partis n’hésitent pas à faire la promotion de ces associations auprès de leurs militants, tandis que d’autres en font un enjeu politique au moment des élections municipales.

« On a tout à y gagner »

Pas question pour autant de restreindre le développement des Amap. « Certaines communiquent beaucoup, et je trouve ça très bien, affirme Jean-Laurent. Ça ne doit pas devenir un club privé réservé à quelques chanceux qui seraient arrivés là les premiers. »

Même son de cloche du côté du producteur, Loïc Boulanger, qui cherche « d’autres façons de faire, pour que les gens qui n’ont pas de gros revenus puissent aussi accéder aux Amap ». Tourné vers le futur, il pose des jalons pour les années à venir. « J’ai signé un contrat avec les étudiants de Sciences-Po. Plus tard, ces jeunes auront des postes intéressants, et s’ils sont sensibilisés aux Amap ils en développeront un peu partout. » Et pour Jean-Laurent, « plus il y en aura, plus l’agriculture française deviendra responsable. On a tout à y gagner. »

Aurélia Blanc

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