Un an après son agression, l’auteure et comédienne d’origine algérienne, Ryahana, remonte sur les planches avec « A mon âge, je me cache encore pour fumer ». Une pièce drôle, violente… et résolument féministe.


Salle comble à la Maison des Métallos, dans le 11e arrondissement de Paris. Ce soir encore, les spectateurs se pressent en masse, les retardataires accourent, tandis qu’à l’entrée une quinzaine de personnes espèrent obtenir les dernières places. Au programme ? « A mon âge je me cache encore pour fumer », une pièce écrite en 2009 par la comédienne algérienne Ryahana. Nul doute que l’agression de l’artiste, fortement médiatisée, il y a un an, a suscité la curiosité du public. Alors, que se cache-t-il derrière le rideau ? De l’humour, de la violence et, surtout, beaucoup de révolte.

Nous sommes à Alger, à la fin des années noires, celles de la guerre civile de 1992 à 1998. Avant d’ouvrir le hammam où elle travaille, Fatima (Marie Augereau) savoure voluptueusement une cigarette. Un instant de calme rapidement troublé par l’irruption de Myriam (Ryahana). L’adolescente, enceinte, est menacée de mort par son frère. Fatima la cache alors sans en souffler mot à personne, ni à Samia (Linda Chaïb), la masseuse, ni aux femmes qui arrivent peu à peu au hammam. Zaya, Louisa, Nadia et les autres : neuf femmes d’âges et de milieux sociaux différents se retrouvent ensemble près des bains. Très vite, les corps se dénudent… et les âmes aussi.

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A 29 ans, Samia, pétillante et rêveuse, ne souhaite qu’une chose : trouver un mari, quel qu’il soit. Et, elle en est sûre, c’est son jour de chance : une « émigrée », qui cherche une femme pour son fils, doit passer au hammam. « Un Français ! », se réjouit-elle, évoquant les mille cadeaux que ceux-ci ramènent au pays. « Tu parles, des babioles de chez Tati, oui ! », lui rétorque Fatima. Tout au long de la pièce, le texte est savoureux, l’humour insolent. Épouser un inconnu ? Impensable pour Nadia ! Elle vient justement d’obtenir son divorce, et ne cache pas sa joie.

Quant à Fatima, elle n’en peut plus. Après huit grossesses, elle exècre son mari et, par dessus-tout, le devoir conjugal. Les mots sont crus, la violence palpable. Encouragée par Samia, l’une des femmes raconte sa nuit de noce, à 10 ans. Malaise dans la salle. Les hommes ? « Tous des idiots », selon Fatima. Mais toutes les femmes ne sont pas aussi radicales. L’une d’elle adore son mari et s’épanouit pleinement. Sexualité, mariage, traditions : chacune a son avis sur la question… comme sur le reste.

Car à travers ces neuf destins, c’est la société algérienne que l’on entrevoit. « Et ton mari, il a trouvé du travail ?, demande l’une des femmes à Fatima. Dieu lui en trouvera. » « C’est ça, il a que ça à faire, Dieu », rigole la patronne du hammam. Derrière les rires, le chômage, les logements où on vit « à huit dans un deux pièces », la guerre civile. Nadia, la femme libérée, refuse d’adresser la parole à Zaya, la femme en niqab. « Vous êtes des assassins avec vos voiles et vos barbes », lui crache-t-elle à la figure. Pamphlet contre le totalitarisme religieux – voire la religion.

« A mon âge… » donne tout de même la parole à l’«autre camp », incarné par Zaya. Celle-ci explique comment son mari, petit vendeur de cigarettes, a été torturé enfant par une police corrompue. Derrière les vapeurs du hammam, surgissent les maux d’un pays rongé par la corruption et la misère. Apparaissent aussi les espoirs de ces femmes, filles, mères ou épouses, qui n’aspirent qu’à être heureuses. Bien qu’ancrée dans l’Algérie des années 90, la pièce de Rayhana raconte bel et bien une histoire universelle : celle de la lutte des femmes pour leur émancipation.

Aurélia Blanc

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