Nantes vient d’inaugurer son Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Une première en France. Construit sans le soutien de l’Etat, le lieu constitue néanmoins un pas important dans la reconnaissance de l’histoire de l’esclavage.

Tout un symbole. Dimanche 25 mars, Nantes a inauguré son mémorial pour l’abolition de l’esclavage, le premier en France. Une démarche forte, dans une commune qui fut la principale ville négrière française durant la traite, et la dernière à armer des bateaux. Pour  Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (Cpmhe ) :

« C’est un tournant pour la société française. Il existe des musées, des expositions, mais le Mémorial, lui, est un lieu de méditation où tout un chacun peut venir librement, gratuitement, et éveiller sa curiosité ».

La parole des esclaves

Situé sur le quai de la Fosse, d’où partaient les bateaux, l’esplanade du Mémorial rassemble 2000 plaques de verre, évoquant les expéditions menées par des Nantais, les comptoirs négriers, les ports d’escale et de vente… Tout près de la Loire, un souterrain vient également rappeler l’enfermement vécu par les esclaves, agrémenté de nombreuses citations sur l’esclavage, son abolition ou la liberté.

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« Avec le Cpmhe, nous avions beaucoup suggéré de mettre des textes en créole, des extraits de chants…, explique Françoise Vergès. Car c’est à travers ça que les esclaves ont pris la parole ». Un parcours qui mène le visiteur jusqu’au Château des Ducs de Bretagne, où plusieurs salles sont déjà dédiées aux aspects historiques de la traite négrière.

L’Etat absent

Fruit d’une longue mobilisation, le Mémorial aura donc vu le jour… sans le soutien de l’Etat. Marcel Dorigny, professeur d’histoire à l’université Paris VIII et co-auteur de L’atlas des esclavages », résume :

« La question d’un mémorial remonte au moins à vingt ans.  D’ailleurs, la loi Taubira de 2001 prévoit la création d’un mémorial national. Au niveau de l’Etat, le projet n’a pas été rejeté, mais il n’a jamais concrétisé, alors même que des études architecturales avaient été faites. »

Initié par la municipalité de Nantes, le Mémorial de l’abolition de l’esclavage aura quant à lui mis des années avant de sortir de terre. Élu en 1989, l’actuel maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, s’était engagé à travailler sur l’esclavage : après une exposition en 1992, il faudra attendre 2007 pour que le Château consacre plusieurs salles à la traite négrière, avant que le mémorial ne soit inauguré en 2012, treize ans après le vote du projet.

Du tabou à l’apaisement

« En Grande-Bretagne, cela fait près de 30 ans que nous parlons de ce sujet et le Musée de l’esclavage a été ouvert il y a 20 ans à Liverpool, constate James Wolwin, professeur d’histoire à l’université de York. En France les choses commencent enfin à changer ».

Le mémorial, qui se veut le plus grand d’Europe, serait-il le signe d’une relation plus apaisée de la société française avec son histoire ? Il en montre en tout cas le chemin, estime L’historien Antonio de Almeida Mendes. Né au Portugal, il se souvient :

« Quand je suis arrivé en France il y a une quinzaine d’année, c’était une question très politisée, il y avait encore beaucoup de ressentiment. En tant qu’historien, j’avais une gêne vis-à-vis de la « mémoire », très marquée politiquement, Mais en dix ans, j’ai vu une grande évolution, et la question s’est un peu dépolitisée ces dernières années. Alors qu’au Portugal, comme il n’y a pas eu de mouvement revendicatif, c’est une histoire qui est passée sous silence, car honteuse ».

Pour Doudou Diène, créateur du programme de l’UNESCO « La route de l’esclave » et rapporteur spécial des Nations-Unies sur les formes contemporaines de racisme, l’ouverture de ce mémorial est une réelle avancée:

« C’est un tournant historique, estime-t-il. Avec la crise identitaire qu’il y a actuellement en Occident, et en particulier en France, il y a rejet de l’Autre, mais aussi de toute mémoire qui n’est pas conforme au récit national. Créer un mémorial dans ce contexte est un acte fort, d’autant plus en le construisant ici, d’où est partie la violence et la déshumanisation de l’autre. Maintenant la question est de savoir si le mémorial va aller au fond des choses, s’il va permettre de documenter ce crime contre l’humanité, et partager ces connaissances avec le grand public. Il faut faire de ce mémorial une fleur qui s’épanouit, et non une plante morte ».

Aurélia Blanc

> Plus d’infos : memorial.nantes.fr

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