Olivier Roy est politologue, spécialiste de l’Islam. Pour Respect Mag, il revient sur la crise provoquée par les extraits du film islamophobe « L’innocence des Musulmans » et la publication des caricatures du prophète Mahomet dans Charlie Hebdo.

Comment analysez-vous les mouvements de protestations et les violences provoquées par le film anti-islam ?

Capture d’écran 2013-03-28 à 12.25.37Tout d’abord, il faut les relativiser. Qu’il y ait des manifestations dans le monde musulman est une évidence. Le facteur religieux explique certains ressentiments alors que le facteur politique explique, lui, la violence. Ce n’est pas par hasard si les manifestations ont commencé en Tunisie, en Egypte et en Lybie. Le Printemps arabe a remis en cause un certain nombre d’équilibres géostratégiques. Il a recentré la mobilisation politique sur les scènes nationales de ces pays – mettant à l’écart le conflit israélo-palestinien comme motivation principale de la mobilisation politique – et a introduit une problématique de démocratisation, c‘est à dire, d’une certaine manière d’occidentalisation.

Al Quaida, tous les djihadistes, une partie des salafistes, en particulier les plus rigoureux, comme en Tunisie, refusent totalement cette évolution. Ces gens là attaquent. A terme, ils veulent saboter le processus politique interne et retourner l’opinion publique contre ce qui est perçu comme la ligne extérieure : les Etats-Unis.

L’Iran, en jouant la surenchère sur Salman Rushdie, cherche encore une fois à détourner la rue arabe des questions de démocratisation pour la relancer dans l’anti-américanisme, l’anti-impérialisme et l’anti-sionisme. Parce que l’Iran est entrain d’être écarté du processus politique du Moyen-Orient. Les forces pro iraniennes sont en voie de marginalisation et leur seul moyen, pour essayer de reprendre le leadership, est de pousser un soulèvement de la rue arabe contre les Etats-Unis.

Vous expliquez, dans une tribune parue sur Lemonde.fr, que derrière cette crise se dessine surtout un conflit entre sunnites et chiites.

L’Iran utilise l’affaire du blasphème en se présentant comme le défenseur de la rue musulmane, tandis que les autres Etats tentent de calmer le jeu, y compris les Frères musulmans égyptiens. D’un coté, l’Iran chiite et ses alliés, dont Bachar El Assad, et de l’autre, un axe sunnite conservateur, avec les Saoudiens, les Frères musulmans, le Hamas et la Turquie. Leur champ de bataille : la Syrie. Un conflit stratégique s’est construit autour de ce pays. Tout le monde est pris dans cette espèce de polarisation, devenu aujourd’hui le facteur dominant au Moyen-Orient.

Vu de France, on a une vision d’un monde musulman essentialiste socialisé par le conflit israélo-palestinien. C’est entrain de changer. Le conflit israélo-palestinien n’est plus l’élément clé de la mobilisation politique au Moyen-Orient. La preuve avec la séparation entre le Hamas et le Hezbollah, pro Assad.

Le blasphème est-il utilisé, par certains, comme un levier politique ou est-ce qu’il requiert un sens particulier dans le monde musulman ?

On observe une dissociation croissante entre les niveaux religieux et politique. On a d’une part la récupération politique – violences contre les ambassades américaines – et de l’autre, ce que j’appelle la « souffrance » religieuse. Des croyants expriment le sentiment d’être discriminés et parlent de leur souffrance, ce qui est tout à fait nouveau. Ils ne parlent pas de vengeance, ni de contre attaque mais dénoncent les insultes, le mépris. C’est le sentiment dominant chez les Français musulmans.

Les jeunes supposés salafistes devant l’ambassade américaine manifestaient sur le même modèle que les catholiques intégristes de l’Institut Civitas, devant le théâtre de la Ville, à Paris, en 2011: on exhibe, on met en avant son appartenance religieuse, par des prières dans la rue, on exprime son indignation. Ils utilisent un registre de la victimisation, réclament leur réhabilitation et une protection du sacré. Derrière, il n’y a pas de stratégie politique, ni de contestation d’un pays ou de prise de pouvoir.

Dans le droit français, la notion de blasphème n’existe pas. Mais comment composer entre laïcité, liberté d’expression et ce qui peut être vécu comme une atteinte au sacré?

La question qui se pose est celle de la cohabitation. On est actuellement dans une laïcité, de plus en plus crispée, qui se définit comme antireligieuse. Ce n’est pas du tout l’esprit de la loi 1905 qui organise l’exercice du culte dans l’espace public. Elle ne rejette pas le culte dans le privé, il s’agit d’une loi de compromis. Aujourd’hui, la définition de la laïcité exclut la religion. On le voit, par exemple, quand Vincent Peillon propose des cours de morale laïque. Dans les années 50, les élèves recevaient un cours de morale. Personne ne pensait qu’il y avait une morale laïque différente de la morale religieuse.

On est maintenant sur deux registres totalement différents : la laïcité se présente comme une alternative à la religion et pas du tout comme un système de vivre ensemble. Les communautés de foi, devenues minoritaires, se sentent assiégées et importunées par une société totalement sécularisée. Notre sécularisme apparaît comme une sorte d’idéologie antireligieuse. Musulmans, catholiques, juifs, évangélistes américains se plaignent de la même chose. Bien sûr, les réponses sont différentes mais le sentiment d’une attaque délibérée contre le sacré est répandu dans les trois grands courants monothéistes. Il faut repenser le rapport entre laïcité et religion, comme un rapport d’inclusion et pas d’exclusion.

Sur la publication des caricatures dans Charlie Hebdo et le traitement médiatique du film anti-islam, quelle est, selon vous, la responsabilité des journalistes?

En principe, oui, on a le droit de tout dire mais on ne m’enlèvera pas l’idée que Charlie Hebdo a fait une opération commerciale. Ce n’était pas un numéro préparé de longue date, ils ont profité du buzz en surfant autour de la vidéo. Je trouve que c’est déontologiquement irresponsable.

En ce qui concerne le traitement médiatique de la crise provoquée par les extraits du film islamophobe, 1500 manifestants à Tunis, ce n’est pas le « monde musulman » qui descend dans la rue… On est sur ce cliché qui voudrait que toute personne d’origine musulmane agisse d’abord « comme un musulman », en toute circonstance. Cet espèce d’essentialisme orientaliste est complètement ancré chez les journalistes. La plupart des titres sont essentialistes alors même qu’ils sont démentis pas les faits. Quand 169 supposés salafistes se réunissent Place de la Concorde, à Paris, on n’a pas le droit de titrer « La colère des musulmans » ou « Les musulmans dans la rue ».

Propos recueillis par Aurélia Blanc & Maral Amiri

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