Elles s’appellent Rahma, Sabrina, Zineb ou Aline. Habitantes de la cité de l’Amitié, à Bobigny (93), toutes ont bataillé, à leur manière, pour devenir maître de leur destin et de leur corps. Des épouses, des mères, mais aussi des femmes, auxquelles Bouchera Azzouz rend aujourd’hui hommage dans un documentaire : « Nos mères, nos daronnes », diffusé le 21 avril sur France 2. Un film à la fois drôle et émouvant, où se dessine l’histoire d’un « féminisme populaire », que l’auteure souhaite aujourd’hui transmettre. Interview.

Comment est née l’idée de ce film, que vous avez co-réalisé avec Marion Stalens ?

Ça a été une longue maturation, une réflexion de presque dix ans. Très souvent dans les débats, on m’interrogeait : comment moi, une fille des quartiers populaires, issue de l’immigration, étais-je devenue féministe ? À force, cette question est devenue la mienne. C’est en partie pour y répondre que j’ai fait ce film.

Comment ont réagi votre mère et ses copines quand vous leur avez parlé de votre projet ?

Elles ont d’abord été intriguées, un peu surprises qu’on s’intéresse à elles. En même temps, elles m’ont vu grandir et connaissent mon cheminement. J’ai toujours été quelqu’un de très engagée. Dans un quartier populaire, quand vous savez un peu manier la plume et vous débrouiller face au système, vous devenez vite une assistante sociale bis. Plus jeune, mon père m’appelait « l’adjoint-mère» [rires] ! Par extension, je suis devenu l’adjointe de toutes ces femmes. Connaissant mon parcours, elles se sont senties en confiance. Et la participation de ma mère a été déterminante.

Ces dernières années, Rahma s'est mise à la peinture, à travers laquelle elle raconte son histoire et exorcise ses démons. - (c) DR
Ces dernières années, Rahma s’est mise à la peinture, à travers laquelle elle raconte son histoire et exorcise ses démons. – (c) DR

Votre mère, Rahma, tient justement une place centrale dans votre film…

J’étais intriguée par le fait qu’elle se soit mise à peindre. Je me demandais d’où lui venait ce besoin. Et je me suis rendue compte que c’était quelque chose de sérieux, car elle n’avait pas d’autre moyen pour exprimer la complexité de ce qu’elle ressent. J’ai longtemps hésité avant de lui proposer ce projet. C’est elle qui m’a dit « je veux en être ». Maintenant, je comprends pourquoi : elle est à un moment de sa vie où elle a besoin de nous dire des choses. Elle avait une parole à libérer, un témoignage à transmettre. Comme Yamina, qui pose le cadre dès la première scène du film, quand elle dit : « Aujourd’hui vous avez tout : la pilule, l’avortement… ». Ces femmes savent ce que c’est de ne pas pouvoir maîtriser ses grossesses, de manquer de liberté.

Pourquoi avoir tourné ce film à Bobigny ?

Déjà, parce que j’ai c’est là où j’ai grandi, dans cette cité où vivent encore ma mère et mes amis d’enfance. Et puis c’est un lieu dont la symbolique est très forte : c’est ici que s’est tenu en 1973 le procès de Marie-Claire, une jeune fille défendue par Gisèle Halimi, qui risquait la prison pour avoir avorté à la suite d’un viol. À l’époque, toutes les lumières étaient braquées à cet endroit. Mais non loin de là, se déroulait une autre histoire, qui était en fait la même, et dont on ne parlait pas.

Lorsque vous évoquez le parcours d’émancipation de ces femmes, vous en parlez souvent comme d’un « féminisme à la marge »… Que voulez-vous dire par là ?

Je ne suis pas devenue féministe en lisant Simone de Beauvoir, mais en côtoyant les femmes de mon quartier. Auprès d’elles, j’ai observé et compris ce que signifiait « être femme ». C’est un féminisme du quotidien, un combat que chacun mène à sa manière, avec les moyens du bord, mais dont on ne parle pas. Ni dans les médias, ni dans les débats. Les filles des quartiers populaires ont pourtant besoin d’avoir accès à cette histoire qui est la nôtre, pour pouvoir en écrire la suite. Lors de la projection du film, j’ai vu la réaction des jeunes femmes : elles étaient hyper touchées, en particulier par la question de l’avortement. Aujourd’hui encore, le sujet est tellement tabou que d’entendre des « daronnes » [mot d’argot désignant une mère, ou un père (daron)] dire qu’elles sont passées par là, que c’est compliqué d’être une femme, ça les déculpabilise et ça provoque une prise de conscience.

Dans le film, vous dites, en parlant de votre mère, « de femme immigrée, tu deviendras comme tant d’autres une « femme des quartiers populaires »… C’est-à-dire ?

À travers ce film, je pose aussi cette question : jusqu’à quand est-on immigré ? Quand fait-on partie du corps social ? Malgré ses difficultés à parler français, ma mère est chez elle dans son quartier. Il est devenu son pays. Lorsqu’elle était jeune, elle avait ses rêves, allait au cinéma voir les film de Brigitte Bardot, puis elle est arrivée ici de manière improbable. Et un jour, elle s’est rendue compte que sa vie était là. On la voit même voter pour la première fois, après quarante-cinq ans passés ici. Je ne veux plus qu’on appelle ces femmes des « immigrées » : ce sont des femmes des quartiers populaires.

Sabrina, Bouchera Azzouz et sa mère Rahma, trois générations de femmes – (c) DR
Sabrina, Bouchera Azzouz et sa mère Rahma : trois femmes, trois générations. – (c) DR

Dans le film, la question de l’avortement est récurrente : quasiment toutes sont passées par là, y compris à une époque où celui-ci était encore interdit…

S’il y a vraiment un sujet qui a pris un relief particulier, c’est celui-là. Aujourd’hui, on ne se rend pas compte à quel point la maîtrise des grossesses a été une révolution ! Plusieurs fois, j’avais demandé à mère pourquoi elle avait eu tant d’enfants, quand les Françaises en avaient deux. Elle-même ne savait pas me répondre. L’éclairage est venu d’Aline, l’institutrice : dans le film, elle explique que les femmes avaient extrêmement peur de la pilule, qui en rendait beaucoup malades. Sans compter qu’il y avait une vraie hostilité de la société. Dans les années 70, les médias parlaient de ces suédoises qui auraient eu des enfants déformés à cause de la pilule. Je pense aussi à cette Une du Parisien, « La pilule tue ».
Donc ces femmes avaient un sentiment culpabilité très fort par rapport à l’avortement, tout en se demandant chaque mois avec horreur si elles allaient encore tomber enceinte. Je n’imaginais pas qu’il y avait une telle souffrance. Et c’est une question qui a touché toutes les femmes, quelque soit leur milieu social ou leur parcours : les stars, les signataires du  « Manifeste des 343 salopes », les mamans des quartiers populaires…

Comment est né votre engagement féministe ?

Quand j’ai été restée hospitalisée pendant un mois, alors que j’étais en train de perdre ma première fille. C’est là que j’ai commencé à m’interroger. D’abord sur moi-même, puis sur la représentation des femmes. Petit à petit, je me suis mise à produire des analyses, notamment sur la précarité : pourquoi est-ce qu’elle touche davantage de femmes ? Pourquoi ce manque de représentation politique ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Après avoir posé beaucoup de « pourquoi », j’ai commencé à penser au « comment ».

Vous avez été nommée secrétaire générale de Ni Putes Ni Soumises (NPNS) en 2007, avant de démissionner en 2009. Que s’est-il passé ?

Avec NPNS, je voulais essayer de sensibiliser les gens à la condition des femmes de milieux populaires, plus qu’à celle des femmes « des quartiers populaires ». À l’époque, j’ai beaucoup travaillé sur la Grande Cause Nationale, sur l’événement Rire au féminin. Par la suite, j’ai eu des divergences avec la présidente de l’association [Sihem Habchi, NDLR], donc je suis partie. Je suis très ambitieuse par rapport au féminisme : je pense qu’il faut savoir faire exploser les carcans et être dans le rapport de force. Le consensus mou, ce n’est pas mon affaire.
Tout ce que je fais, c’est par rapport à ma cité, à mon quartier, à mes amies d’enfance. J’ai pu aller plus loin qu’elles, faire des études supérieures, devenir secrétaire de NPNS, écrire un livre, faire un film… Notamment parce que j’ai eu l’opportunité de faire ma scolarité dans une école privée. Ce bagage m’a permis de devenir celle que je suis aujourd’hui. Et il faut que cette expérience serve à d’autres ! Qu’elle nourrisse une réflexion politique, pour que ceux qui ont moins aient plus. Si je défends le féminisme populaire, c’est parce que je sais qu’il y a une génération de femmes qui ont besoin de politiques ambitieuses.

Bouchera Azzouz et sa mère Rahma
Bouchera Azzouz et sa mère Rahma

Le féminisme populaire s’oppose-t-il au féminisme institutionnel ?

Je ne vois pas les choses comme ça. Pour moi, il y a un seul féminisme, lié aux discriminations dues au fait qu’on soit des femmes. Moi qui suis arabo-musulmane, issue de l’immigration et des quartiers populaires, j’analyse cette situation par rapport à mes particularismes, et cela doit contribuer à la grande famille du féminisme, qui rassemble des femmes très diverses. C’est un combat global. Je ne vais pas incriminer d’autres femmes parce qu’elles ne portent pas ces questions : c’est à nous de le faire, et personne ne nous en empêche.
D’une certaine manière, on est à la base, et on fait remonter vers le haut les problèmes qui nous touchent : la précarité, la monoparentalité, les inégalités d’accès à la santé… Quand vous êtes à 5€ près sur le mois, vous n’avez pas d’argent à avancer pour payer des médicaments ou des soins. C’est une réalité ! Tout en haut de l’échelle, il y a des femmes qui se battent pour avoir des droits. Le féminisme populaire, c’est la garantie d’accès à ces droits : pouvoir s’émanciper, disposer de son corps, travailler, avoir accès à des modes de garde d’enfants…

Quels sont selon vous les principaux défis à relever, en France, en matière d’égalité hommes-femmes?

 Pour transformer la société et que les femmes obtienne une place égalitaire, il faut qu’elles prennent le pouvoir à tous les niveaux : dans les conseils d’administration des grands groupes, en politique – où la parité n’est toujours pas respectée -, dans les créations d’entreprises… L’émergence de femmes leaders sera décisive pour que nos problématiques soient prises en compte. Prenons la question du mode de garde, par exemple : si on n’a pas évolué sur le sujet, c’est aussi parce que ce sont majoritairement des hommes qui font la politique. Et comme ils ne gèrent pas ça au quotidien, ils ne voient pas l’ombre du début d’un problème. Il m’arrive de rencontrer des femmes ministres. Certaines m’ont déjà dit : « je dois y aller, il faut que je relève la nounou ». Jamais je n’ai entendu ça d’un homme politique. L’enjeu, c’est donc que l’on soit nous aussi au pouvoir. L’arsenal juridique existe, il a fait avancer les choses. Maintenant, si on veut parvenir à une égalité réelle, il ne faut pas quémander : nous devons prendre les choses en main.

> « Nos mères, nos daronnes », 52′, diffusion le 21 avril 2015 à 22h40 sur France 2.

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