Intégrer l’écologie et la protection animale au cœur d’un nouveau contrat social, tout en faisant de l’alimentation le paradigme d’une nouvelle philosophie de l’existence ? C’est ce que propose Corine Pelluchon dans son dernier ouvrage, Les Nourritures. Philosophie du corps politique (Le Seuil), qui vient de recevoir le prix Edouard Bonnefous de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Après avoir élaboré une « éthique de la vulnérabilité », l’universitaire développe une philosophie qui célèbre notre immersion dans le monde sensible, et pense les conditions d’une rénovation de la démocratie. Portrait.

« Je vous en offre une ? J’avais arrêté de fumer depuis longtemps, mais je suis un peu stressée actuellement. Alors je craque. C’est provisoire… », confie-t-elle en ouvrant son étui à cigarettes. Pendant qu’elle prépare du thé, on se dit qu’il y a chez Corine Pelluchon comme une force délicate. Une subtile attention aux choses et aux êtres qui l’entourent. À commencer par Boulie, l’élégante chatte grise qui partage son appartement, dans le XIIIème arrondissement de Paris. « Elle a été maltraitée. Je l’ai adoptée grâce à une association quand elle avait deux ans et demi », raconte la philosophe, qui ne s’imagine pas franchir la porte d’une animalerie. « Les animaux n’y sont pas toujours bien traités. Pour que les choses changent, il faut affamer ce système », reconnaît-elle.

« Revitaliser les principes de l’Occident »

Si la question animale est aujourd’hui au cœur de son travail, cette fille d’agriculteurs nourrit depuis toujours un rapport sensible aux bêtes. « Mon père exploitait une ferme, des vignes, et il avait des animaux en élevage extensif. Des vaches notamment, qui avaient chacune un prénom et vivaient longtemps », se souvient-elle. De son enfance à Reignac, un petit village de Charente, elle évoque sa fratrie – une sœur aînée et un frère cadet. La solitude, aussi. Et puis les livres. « J’ai manifesté très tôt un goût prononcé pour les langues étrangères et la littérature : Camus, Sartre, Rilke, Kafka… La philosophie m’a tout de suite fascinée. Je savais que je ne pourrais plus m’en passer », confie celle qui fut bachelière avant l’heure. Une trajectoire qui sera profondément marquée par le décès brutal de son frère, à seize ans, dans un accident de voiture. « J’avais vingt ans. Sa mort m’a précipitée dans une dépression qui a duré dix ans ».

Malgré tout, son Capes et son agrégation de philosophie en poche, elle devient enseignante à 23 ans. Haute-Loire, Nord, Île-de-France : pendant seize ans, Corine Pelluchon enseigne la philosophie à des élèves de Terminale, sans toujours y trouver son compte. « À 30 ans, je me suis réveillée », confie-t-elle. Cette année-là, elle écrit son premier roman, La flamme ivre (1999, Éd. Desclée de Brouwer), et débute sa thèse sur Leo Strauss, un philosophe juif allemand émigré aux États-Unis. « C’était une réflexion critique mais constructive sur la démocratie. Je me suis intéressée à la façon dont Strauss revisite l’héritage des Lumières, sans remettre en cause les institutions démocratiques, mais en recherchant ce qui pourrait à la fois les soutenir et revitaliser les principes de l’Occident à une époque où ce dernier était attaqué de l’extérieur et de l’intérieur », résume-t-elle

« L’idée était aussi de promouvoir une conception moins naïve des droits de l’homme et de se donner les moyens de penser le bien commun.  Au lieu de fonder les droits de l’homme uniquement sur l’agent moral individuel [qu’est l’être humain] qui use de tout ce qui est bon pour son bien-être et sa conservation, il s’agit de les articuler à la responsabilité. Et le fait de compter la nature et les animaux parmi les objets de notre responsabilité s’est très vite imposé », poursuit-elle. Des idées neuves qui ne passent pas inaperçues : publiée en 2005, sa thèse remporte un an plus tard le Prix François Furet, avant d’être traduite en anglais en 20141.

« L’homme n’est pas seulement liberté »

« Aujourd’hui, j’ai un peu mis  de côté les études sur Leo Strauss. Mais cette volonté de compléter le libéralisme politique et d’enrichir la philosophie du sujet qui est au fondement de la politique moderne et contemporaine constitue le fil directeur de mon travail », souligne cette spécialiste de philosophie politique et d’éthique appliquée.

« J’ai essayé d’élaborer une philosophie alternative du sujet, fondée sur ce que j’ai appelé « l’éthique de la vulnérabilité », qui se caractérise par la prise au sérieux du corps. La vulnérabilité, qui renvoie à la passivité du vivant, à l’altération du corps, à l’incomplétude du psychisme, à la douleur, à la maladie, à la mort, est l’une des catégories de cette philosophie, qui conduit elle-même à reconfigurer l’autonomie et à souligner la centralité de la responsabilité. Car l’homme n’est pas seulement liberté, il est aussi défini par la responsabilité », explique l’intellectuelle, qui développe une philosophie de la corporéité prenant en compte les conditions matérielles de notre existence (à la fois biologiques, environnementales et sociales).

« Ce volet anthropologique est associé à un volet politique, lié à une réflexion sur la délibération : comment délibérer sur des enjeux qui exigent que l’on ne s’en tienne pas au principe du libéralisme – celui-ci interdisant seulement les actions créant un dommage à autrui et bornant les finalités du politique au problème de la coexistence pacifique des libertés, à la sécurité et à la réduction des inégalités ? », interroge Corine Pelluchon. Et de poursuivre : « La plupart des questions de bioéthique, comme toute réflexion concernant l’impact des technologies sur les écosystèmes et les autres vivants, requièrent de dépasser le credo libéral, sans pour autant fonder la décision collective sur la vision morale ou religieuse d’un groupe. Il fallait donc trouver une troisième voie entre l’éthique maximaliste (fondation de la politique sur la religion) et l’éthique minimale, qui ne prend en compte que la liberté et n’offre guère de repères pour légiférer sur les questions soulevant des enjeux qui dépassent le problème de l’accord des libertés et les rapports entre les hommes actuels ».

Des questions qu’elle aborde d’abord dans L’Autonomie brisée. Bioéthique et philosophie (2009), puis dans Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature (Le Cerf, 2011) – couronné en 2012 par le Grand Prix Moron de l’Académie française et le Prix des Rencontres Philosophiques d’Uriage. Si elle met en place des outils conceptuels novateurs, elle tente également d’en irriguer le débat public, intervenant auprès de soignants, d’associations, de représentants politiques, de clubs de réflexion, ou au sein de plusieurs comités d’éthique, où elle s’est impliquée dès 2009. Des comités qui se révèleront souvent décevants, regrette-elle, pointant « les agendas surchargés des membres » autant que « les égos surdimensionnés » qui entravent le travail de fond.

L’ambition d’être utile

« Dans le milieu intellectuel, il y a souvent beaucoup de jalousie et de vanité, observe-t-elle. C’est certainement le cas dans toutes les sphères, mais quand le besoin de reconnaissance se traduit surtout par les honneurs, comme à l’Université, cela rend les gens aigris – en tout cas, oublieux de la tâche de transmission qui est la leur – et difficilement disponibles pour créer quelque chose de beau ». Là où certains recherchent les feux des projecteurs, celle qui dit avoir trouvé sa voie « sur le tard » confesse relativiser beaucoup de choses après avoir traversé l’épreuve du deuil. Ce qui compte ? Le travail que l’on fait sur le long terme, estime Corine Pelluchon. « Mon ambition serait aussi d’être utile, car il y a des combats importants à mener qui dépassent notre individualité ».

© E.Marchadour
© E.Marchadour

Faisant référence à la métaphore d’Isaiah Berlin, elle se définit d’ailleurs comme « un hérisson » : « contrairement aux renards qui s’intéressent à tout, ma nature me pousse plutôt à tracer ma voie, en la creusant avec obstination, avec le souci de la cohérence et le désir d’approfondir la réflexion ». Les télés ? « Une ou deux par an, cela suffit. Je n’ai pas envie de parler de choses que je ne connais pas. De plus, j’ai constaté que, dans certaines émissions, on est amené à caricaturer sa pensée ou à se mettre en avant, ce qui est regrettable quand on a beaucoup travaillé sur un sujet, complexe, dont les enjeux vont bien au-delà de la notoriété des invités. » La politique ? « Même si, par mes livres et mes centres d’intérêt, j’ai rencontré pas mal de monde, je ne suis pas quelqu’un de réseau. Dans ma « carrière », je n’ai pas été beaucoup aidée, en particulier pour intégrer l’Université. Ce qui n’est pas plus mal, car cela me permet d’être libre et de n’appartenir à aucune chapelle».

La tentation de l’ailleurs

Nommée maîtresse de conférence à l’université de Poitiers en 2008, aujourd’hui professeure à l’université de Franche-Comté, la philosophe porte un regard ambivalent sur l’Université. «Enseigner ce qu’on aime, à des étudiants qui ont choisi d’être là, c’est un privilège. Mais le travail et la vertu ne sont pas assez récompensés à l’Université et, de manière générale, dans notre pays. Le copinage est encore très présent ». Pour autant, elle refuse de se montrer « trop sévère » à l’égard d’une institution « qui n’est pas assez soutenue. Les universitaires ont des conditions de travail difficiles ; ils sont soumis à des normes et à une bureaucratie de plus en plus contraignantes, gagnent peu d’argent et ont de moins en moins de temps pour la recherche. Pour pouvoir écrire, il faut sacrifier ses week-ends et ses vacances. » De quoi pousser les meilleurs éléments à prendre le large…

À 48 ans, elle aussi a songé à mettre les voiles. Et pense encore avec nostalgie aux États-Unis, où elle a enseigné l’éthique médicale de 2006 à 2007, à l’université de Boston. « Un pays qui a des défauts, mais dont je suis tombée amoureuse. Je m’y sens très libre, sourit-elle. De manière générale, j’ai tendance à être bien partout… peut-être parce que je ne me sens vraiment chez moi nulle part [rires]. Et même si je sais qu’on emmène toujours ses problèmes dans ses valises, j’ai la tentation de l’ailleurs. » D’autant plus lorsque s’enchaînent les trajets Paris-Besançon, les charges universitaires et les conférences, comme ce fut le cas ces derniers temps… « Je me demande parfois si je ne perds pas mon temps et ma vie », s’interroge-t-elle. On en doute, tant son dernier livre, Les Nourritures. Philosophie du corps politique (Seuil, 2015) est puissant. Incontournable, même.

Réapprendre à jouir du monde

Pourquoi la prise en considération des enjeux environnementaux n’a-t-elle pas transformé la démocratie ? Pourquoi continuons-nous d’adopter des styles de vie qui ont un impact destructeur à la fois sur le plan écologique et social ? Autant de questions que soulève ici la philosophe. Sur près de 400 pages, elle élabore ainsi une nouvelle philosophie de l’existence, une philosophie du « vivre de », en énonçant les conditions d’une rénovation de la démocratie.

2015
2015

Dans cet ouvrage, les nourritures désignent tout ce dont nous vivons – sur le plan naturel ou culturel -, et qui ne saurait être pensé en termes de ressources. « La Terre, par exemple, est la condition de notre existence. Elle nous fait vivre parce qu’elle répond à nos besoins et garantit notre subsistance, mais aussi parce qu’elle nourrit notre vie, que sa beauté donne un sens et une saveur à notre existence », précise Corine Pelluchon, qui développe là un nouveau pan de sa philosophie de la corporéité. Un travail inspiré par la phénoménologie d’E. Levinas, d’Henri Maldiney, ou encore par la pensée du philosophe japonais Watsuji, ou elle montre combien la crise environnementale que nous vivons est bel et bien une crise de la subjectivité, liée à notre rapport à nous-mêmes, au corps, à autrui, aux autres vivants et à la nature.

« Depuis L’Autonomie brisée, je m’inscris, comme Levinas, dans une phénoménologie de la non-constitution, c’est-à-dire que je m’intéresse aux phénomènes qui échappent à notre maîtrise, à notre conscience, à notre intentionnalité : le vieillissement, la douleur, la fatigue, la mort… Tout ce qui souligne l’altération du corps, mais aussi le besoin que j’ai de l’autre, le fait que je ne suis pas autosuffisante », explique-t-elle. Dans Les Nourritures, c’est à la dimension lumineuse de la non-constitution qu’elle se consacre : ce n’est plus tant de la passivité du sujet vulnérable dont il est question, que du plaisir que l’on ressent en se nourrissant du monde (d’un paysage, d’un fruit, etc.). Une réflexion qui nous invite à réapprendre à « jouir du monde », faisant de l’alimentation le paradigme d’une philosophie du sentir dans laquelle l’existence est pensée à la lumière de la réceptivité (et pas seulement du projet), et où le goût s’avère central.

« Manger est un acte économique, politique et éthique »

Car c’est bien, avance Corine Pelluchon, une crise du goût que nous traversons. « L’éthique et l’esthétique sont liées », souligne-t-elle. Bien plus, « manger est un dire : quand je mange, j’exprime le respect de moi-même, mon rapport aux traditions culinaires que j’ai reçues, mais aussi la place que j’accorde – ou pas – aux autres êtres humains, présents et futurs, et aux animaux. Même quand il n’y a personne à ma table, je ne mange jamais seule. La demande en produits animaliers, par exemple, a des conséquences sur les personnes vivant loin de chez nous : dans les pays où beaucoup d’individus souffrent de la faim et de la malnutrition, il y a des céréales, mais elles sont exportées pour le bétail américain et européen. La faim est un problème de justice, et non de pénurie », rappelle-t-elle.

Un problème de justice qui ne concerne pas seulement les humains : « La consommation quotidienne de produits animaliers impose aux animaux une vie de torture, car seul l’élevage intensif, où ils sont détenus dans des conditions qui les font souffrir et les empêchent de satisfaire leurs besoins de base, peut répondre à cette demande ». Manger est ainsi un acte « éthique, économique et politique». « L’éthique n’étant pas la morale, mais la place que j’accorde aux autres vivants au sein de mon existence », ajoute-t-elle.

L’architecture du monde qui vient

À l’arrivée, ce n’est rien de moins qu’un nouveau contrat social qu’elle propose, intégrant la protection de la biosphère et l’amélioration de la condition animale parmi les nouvelles finalités du politique. « Si l’on tire les conséquences du fait que vivre, c’est « vivre de », alors les devoirs de l’État ne se réduisent plus seulement à la sécurité et à la conciliation des libertés et des intérêts individuels. Il faut aussi y ajouter la protection de la biosphère, le souci pour les générations futures, l’amélioration de la condition animale et une certaine idée du bonheur, liée au fait que vivre n’est pas seulement survivre », explique la philosophe. Devenue végétarienne il y a plus de dix ans, désormais presque végane, elle avoue souffrir « profondément et constamment » de la souffrance des animaux. Une cause qui pourrait l’amener un jour à s’engager en politique ou à militer plus activement. En attendant, c’est sur le plan intellectuel qu’elle apporte sa contribution, posant les jalons d’une philosophie politique qui prend véritablement au sérieux la question animale.

Convaincue que « l’heure est grave », portée par « un sentiment d’urgence », Corine Pelluchon a déjà commencé à travailler sur son prochain livre. Un ouvrage empreint de sa réflexion sur la vulnérabilité, qui poursuit le travail effectué dans Les Nourritures, mais où il sera question d’une éthique des vertus. « Quels traits moraux pourrions-nous développer dans le rapport à soi, aux autres êtres vivants et dans la vie politique, afin de tenir les promesses du nouveau contrat social et de la reconstruction de la démocratie annoncés dans Les Nourritures ? », demande-t-elle, comparant son travail à celui d’un architecte.

« La philosophie première, liée à la corporéité et à la phénoménologie des nourritures, représente les fondations ; le contrat social constitue le pilier ; les conditions nécessaires pour le faire advenir forment le toit. Mais pour que cet édifice tienne, il faut aussi chercher à savoir ce qui peut pousser les individus à intégrer à leur bien propre le bien commun, le souci du monde, des générations futures et des autres vivants. Un autre volet, relatif à une éthique des vertus permettant de penser les conditions d’une transformation de soi, est donc nécessaire. Ce sera le prochain livre». Une contribution précieuse pour rénover une démocratie à bout de souffle et permettre à chacun, citoyen ou décideur politique, de (re)construire le monde de demain… dès aujourd’hui.

 

 Notes :

1 Leo Strauss, une autre raison, d’autres Lumières. Essai sur la crise de la rationalité contemporaine, Vrin, 2005. Leo Strauss and The Crisis of Rationalism. Another Reason, Another Enlightenment, tr. R. Howse, NYC, Suny Press, 2014.

 

> Pour aller plus loin :

. Leo Strauss : une autre raison, d’autres Lumières. Essai sur la crise de la rationalité contemporaine, Vrin, 2005.
. L’Autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, PUF, 2009 (Poche Quadrige, 2014).
. Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Le Cerf, 2011.
. Tu ne tueras point. Réflexions sur l’actualité de l’interdit du meurtre, Le Cerf, 2013.
. Les Nourritures. Philosophie du corps politique, Paris, Seuil, 2015.

> Visiter le site de Corine Peluchon ici

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