Ils ont 6, 10 ou 15 ans et sont impliqués dans des agressions sexuelles ou des viols. Longtemps ignorées, volontiers caricaturées, les violences sexuelles entre mineurs sortent peu à peu de l’ombre. Et suscitent l’inquiétude d’un nombre croissant de professionnels confrontés à des enfants de plus en plus jeunes.

Attablée devant un cappuccino, elle continue de s’interroger : que se serait-il passé pour son fils s’il n’y avait pas eu cet « incident » chez ses grands-parents, un an et demi plus tôt ? À l’époque, Martin 1, son petit garçon de 4 ans, est en moyenne section de maternelle. Lui qui est d’ordinaire plutôt calme se révèle, depuis quelque temps, « difficile à canaliser ». Il a « du mal à s’endormir », « part dans tous les sens »… Ce que ses parents prennent d’abord pour des provocations enfantines. Jusqu’à ce week-end de l’hiver 2016. « Martin est allé dormir chez ses grands-parents avec sa cousine. En venant le chercher, on a appris qu’il l’avait menacée de la taper si elle ne le laissait pas toucher sa zézette. Elle s’est donc laissée faire. Ça nous a interpellés », raconte Axelle 1, 40 ans.

Ébranlés, elle et son mari se rapprochent alors d’une pédopsychiatre, qui estime que le petit garçon « reproduit » un événement qu’il aurait vu ou vécu. Très vite, le couperet tombe : il s’est « passé des choses » à l’école – en l’occurrence, un établissement privé au sein d’une ville tranquille. « On s’est effondrés », souffle-t-elle. Et pour cause : « Régulièrement, un petit groupe de copains lui touchaient le zizi de force, dans les toilettes, au motif qu’ils étaient “amis”. Ils menaçaient de le taper s’il refusait de “jouer” et lui disaient que s’il en parlait à quelqu’un, ils iraient en prison. »

Alors que les langues commencent à se délier, Axelle comprend qu’une dizaine d’enfants sont impliqués, dont deux petites filles, elles aussi victimes. Tout laisse également à penser que l’un des « meneurs » du groupe est lui-même exposé à des violences sexuelles. Mais l’école ne jugera pas utile d’informer tous les parents concernés. « La maîtresse, les parents délégués, l’inspecteur de l’Éducation nationale se sont finalement rangés derrière la directrice qui, de toute évidence, ne voulait pas d’histoire dans son école, constate Axelle. On a fini par nous dire que nous étions peut-être trop anxieux, que notre fils avait beaucoup d’imagination… Je pense qu’ils ont sous-estimé la gravité potentielle de la situation, préférant y voir un “jeu d’enfants”. »

Entre « jeux d’enfants » et violences sexuelles, la frontière peut parfois sembler mince. Mais elle existe : les premiers, qui font partie du développement psychosexuel de l’enfant, sont mutuellement consentis… contrairement aux secondes (lire page suivante). D’où le traumatisme de Martin qui, pendant neuf mois, craindra chaque soir que des « méchants garçons » viennent dans sa chambre pour lui toucher le zizi. Un changement d’établissement et un an de psychothérapie plus tard 2, le petit garçon semble avoir tourné la page. Mais son cas est loin d’être isolé.

Lors de ses assises nationales, en janvier, l’association Stop aux violences sexuelles (SVS) s’alarmait du nombre d’agressions perpétrées par des mineurs, enfants ou adolescents, sur leurs pairs. Et contrairement aux idées reçues, elles sont loin de se résumer aux très médiatiques « tournantes ». « Toutes les semaines, on est sollicités par des parents dont les enfants sont confrontés à des situations de violences sexuelles. Au niveau collège/lycée, ce sont essentiellement des exhibitions d’images pornographiques, des fellations dans les toilettes de l’école ou des viols qui peuvent avoir lieu lors de soirées, sous alcoolisation… Mais on voit aussi beaucoup d’agressions dans les petites classes, y compris en maternelle, avec des attouchements au niveau du sexe », observe, inquiète, le Dr Violaine Guérin, endocrinologue, gynécologue et présidente de SVS. Comme elle, professionnels de santé, éducateurs ou personnels scolaires sont aujourd’hui nombreux à tirer la sonnette d’alarme, certains allant jusqu’à parler d’une « explosion » du nombre d’auteurs mineurs. [Lire la suite dans Causette #79]

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