On ne parle que d’elle. De Paris à Hollywood, dans les séries ou sur les réseaux sociaux, la sororité est sur toutes les lèvres. Partout, des femmes se lèvent pour dire haut et fort leur admiration pour d’autres femmes et leur solidarité avec elles. Se serrer les coudes, faire front commun… Ça, ça a de la gueule ! C’est même carrément tendance. Mais jusqu’où va, exactement, la sororité ? Il se passe quoi, quand on pense la fraternité au féminin ? On est obligées de toutes s’aimer ? Parce que, bon, il ne suffit pas de répéter « on est toutes sœurs », la bouche en cœur, pour que ce soit vrai. Surtout quand on nous a toujours appris que les femmes étaient plus douées pour se tirer dans les pattes que pour faire la révolution.
Oui, être la sœur de nos sœurs, c’est cool. Mais c’est peut-être pas si facile…


Il fallait la voir, ce soir-là, sur la scène du Dolby Theatre, à Los Angeles (Californie). « Si toutes les nominations féminines de chaque catégorie peuvent me faire l’honneur de se lever avec moi ce soir. Les actrices… Meryl [Streep, ndlr], si tu le fais, tout le monde le fera, allez ! Les réalisatrices, les productrices, les scénaristes, les directrices de la photographie, les compositrices, les auteures, les costumières… Allez ! » s’est écriée une Frances McDormand totalement exaltée, alors qu’elle venait juste de décrocher l’oscar de la meilleure actrice. Oui, il fallait la voir, ce dimanche 4 mars : face à ce parterre de femmes, fièrement dressées au milieu du Tout-Hollywood, sa jubilation semblait totale. Deux jours plus tôt, à Paris, c’est la comédienne Jeanne Balibar qui s’est fendue d’un discours vibrant, à l’occasion de la 43e cérémonie des César. Elle aussi venait de décrocher le prix de la « meilleure actrice ». Et elle aussi a choisi de rendre hommage à ses consœurs : « Comme elle est douce, l’occasion de se dire les unes aux autres […] en quelle haute estime, malgré nos différences et malgré nos concurrences, nous nous tenons toutes. » Une belle démonstration de solidarité féminine, à laquelle, il faut bien le dire, on n’a pas forcément été habitué·es.

Oui, mais voilà, depuis quelques mois, souffle comme un vent de sororité – cette attitude de soutien et d’entraide entre les femmes. Le terme ne vous dit rien ? Rassurez-vous : quand Ségolène Royal l’a utilisé lors de sa campagne, en 2007, certains ont cru qu’elle avait encore inventé un néologisme. Aujourd’hui, il ne se passe pas une semaine sans qu’on en parle dans les médias. « Unef : un regain de sororité pour libérer la parole », titrait Libération en début d’année. « Sororité : elles montrent leurs failles et ça fait un bien fou », nous disait Elle, l’automne dernier. « Il faut propager le mot “sororité” », exhortait, au même moment, le duo musical Ibeyi sur le site de Cheek. Pendant ce temps, en Grande- Bretagne, la chanteuse pop Dua Lipa explose les compteurs – plus d’un milliard de vues ! – avec son titre New Rules, dont le clip met en scène… un groupe de filles complices et soudées. Bref, la solidarité féminine s’affiche partout.

Le bon filon marketing

Depuis quelques années, aux États-Unis, elle a même sa journée : le Galentine’s Day. Tous les 13 février, les filles sont invitées non à s’épiler le maillot pour plaire à leur prince charmant, mais à célébrer leurs amitiés féminines. Tout droit sorti de la sitcom Parks and Recreation (lire page 42), l’événement s’est vite installé dans la vraie vie. Sur Google, les requêtes Galentine’s Days ont été multipliées par quatorze en six ans. Idem sur Pinterest, où elles ont fait un saut de 1􏰂780 % entre 2016 et 2017. Même Ivanka Trump, la fille du président Trump, cette année sur son site, y allait de ses petits conseils pour « célébrer sa bande ». Laquelle pourra se retrouver autour d’un masque purifiant, d’une comédie romantique ou d’un délicieux gâteau au chocolat. Bon. On dirait bien que la petite sauterie féministe est en train de virer à la baby shower. Et que la solidarité féminine est devenue LE créneau marketing idéal pour nous refourguer papier à lettres, tee- shirts et autres moules à cupcakes. C’est ainsi qu’en février, la newsletter Les Glorieuses et la marque Wear Lemonade ont dévoilé leur toute nouvelle « collection féministe », où l’on trouve aussi bien des sous-vêtements Wonder Women que des carnets « Liberté, égalité, sororité ». Un peu galvaudée, cette affaire…

Loin de nous l’idée de vouloir jouer les trouble- fête. Mais la sororité, c’est quand même un peu plus que des mugs à l’effigie de notre « best friend », non ? Faudrait pas se tromper de combat ! Maîtresse de conférences, spécialiste de philosophie politique et des questions éducatives, Bérengère Kolly a consacré sa thèse (1) à la sororité. Des années de travail pour, justement, tenter de définir au plus près ce terme auquel on a tendance à faire dire beaucoup (trop) de choses. « La sororité dépasse la seule solidarité féminine puisqu’il y a la notion de “sœur”, qui implique une reconnaissance mutuelle, explique-t-elle. Le mouvement “Me Too”, par exemple, c’est vraiment cette idée que “moi aussi”, ça m’est arrivé. Il y a un jeu de miroir : ce que je vois dans l’autre femme, comme sœur, je le vois chez moi. C’est une sorte d’union dans la désunion, un mouvement qui traverse les classes sociales, les différentes appartenances… La sororité énonce le fait qu’il y a une oppression qui s’appelle la domination masculine et qui touche toutes les femmes. C’est vraiment un moment de cristallisation autour d’un combat. »

“Sisterhood is powerful”

Ce n’est pas pour rien si, à la fin des années 1960, les féministes américaines scandent « Sisterhood is powerful »(2) (la sororité est puissante). Loin de se résumer à un mot d’ordre un peu mièvre, la sororité est tout bonnement le moteur du féminisme collectif.  Tant chez les saint-simoniennes – ces militantes du socialisme utopiste ont porté le premier mouvement féministe en France, dans les années 1830 – qu’au sein du Mouvement de libération des femmes (MLF), dans les années 1970. Un état d’esprit empreint de résistance, de solidarité et de liberté, qui a permis aux femmes de décrocher quelques belles victoires, comme la légalisation de l’avortement ou la pénalisation du viol. « La sororité, c’est aussi l’idée que les femmes peuvent créer un lien entre elles, sans les hommes – ce qui ne veut pas forcément dire contre eux. Si on regarde les différentes figures féminines familiales (l’épouse, la mère, la fille), la sœur est la seule qui peut exister sans homme. Ce qui la rend subversive », poursuit Bérengère Kolly. Pour autant, nuance-t-elle, « ce n’est pas parce qu’on dit “sororité” que tout est rose ». [Lire la suite dans Causette #88]

 


Notes :
1. « Et de nos sœurs séparées… » Lectures de la sororité,
de Bérengère Kolly, Éd. Lussaud, 2012.
2. C’est aussi le titre du livre, publié en 1970, de la poétesse
et militante féministe américaine Robin Morgan.

Publicités